[Evénement] Une semaine de dessins | DDessin et Drawing Now

06/04/2016 19:08

 

Le premier en est à sa 4e édition, le deuxième fête ses 10 ans. Chacun de ces salons a vocation à porter un regard contemporain sur le dessin. Mais entre la vocation idéale et la concrétisation réelle de cette dernière, qu’est-ce qu’aujourd’hui les artistes ont à nous dire à propos du dessin ? Si la question n’anime pas simplement la semaine consacrée à ce medium, tout comme la photographie ne devrait pas attendre chaque mois de novembre pour parler d’elle, force est d’admettre que la volonté d’exhaustivité que tentent d’établir en acte DDessin et Drawing Now prête à réflexion. Parce que les moyens mobilisés permettent de rassembler des artistes d’horizons diverses et variées, parce que le choix des sujets, des matériaux, des processus ou encore leur scénographie laisse à présager une évolution réelle sur son devenir, le dessin nous prouve une fois de plus ici qu’il mérite d’être considéré autrement que comme un simple préliminaire.

 

Ddessin – Extraits choisis

 

Si de loin les couches de neige recouvrant cette chaîne traduisent une certaine hauteur, il faut s’approcher pour apprécier chez Antoine Bono les lignes ne rendant pas uniquement compte de la roche noire ou de la poudre blanche. Des strates, finement disséminées là sans réellement désigner de disposition, sans parler proprement d’épaisseur, dont la couleur ne cherche rien d’autre qu’à faire vibrer l’ensemble. A la manière du ciel qui ne figure aucun nuage, mais qui rappelle dans sa mixité la présence de son support, support sujet à toutes les porosités. De la montagne, du ciel ou du papier, à l’œil de décider quelles interstices contiennent en elles des fluides.

   

Cervin, 2015, technique mixte, 20 x 30 cm – Courtesy de l’artiste et Galerie Céline Moine

 

Pour Camille Sarda, la finesse des traits disséminés s’affairent autant à la répétition qu’à la régulation de sa propre lumière. C’est là, entre deux espaces, que jaillit le mirage. Si nous nous attardons d’abord à une libre interprétation de ce phénomène optique, puisqu’il est le premier apparent, encore faut-il pour l’œil vérifier dans cet amas de déviations environnantes quelles autres images restent à photographier. A moins que ces autres superpositions de « couches d’air » ne produisent aucun étonnement, à défaut d’activer une recherche d’images plus assidue.

   

Nuée, variation 9, fragment 3, 2015, encre sur papier, 21 x 29,7 cm – Courtesy de l’artiste et Galerie 3e parallèle

 

Quand un phénomène d’édition croise un symbole de la restauration rapide, sur une planète aussi industrialisée à son sommet qu’elle dégouline de verdure à sa base. Mais Djalouz ne croise pas que les contes et les compagnies. Du soleil d’enfant à la cartographie, du cerf-volant aux machines d’aujourd’hui, l’artiste dessine aussi bien le mouton que la mitraillette, mêlant l’innocence à la cruauté, dans une superposition de signes et de styles qui débordent de réflexion. C’est que sous les apparents enfantillages, il s’agit bien là de nous parler du monde. Un monde en crise qui semble nous dire que l’aquarelle seule n’apaisera pas le sentiment d’urgence.

   

Ce que nous laissons à nos enfants, 2015, technique mixte sur toile, 80 x 80 cm – Courtesy BAB’s Galerie

 

Que figure le dessin quand il puise sa structure dans la spiritualité ? Pour les pièces d’Haythem Zakaria, il s’agirait de mettre en relation l’écrit et la ligne, la géométrie et l’horizon. A cartographier ces ensembles connectés, à étudier les contrastes autant que les dégradés, la nuance des couches s’affaire à un symbolisme dont le secret reste à déchiffrer. Si chaque liaison, si chaque zone de la composition pointée ou voilée servirait à mieux comprendre l’espace, encore faut-il déceler dans ces informations optiques ce que l’œil doit saisir. Sans doute est-ce là l’importance d’un titre qui une fois rapporté à l’œuvre offre à celui qui regarde une certaine orientation dans son imagination.

   

La poétique de l’éther, 2015, Feutre pigmentaire, graphite et transfert sur papier coton, 56 x 76 cm – Courtesy de l’artiste et DDessin Paris

   

Anamnesis, 2015, Tirage photographique sur papier, 200 x 40 cm – Courtesy de l’artiste et DDessin Paris

 

Un cours d’eau en montagne. Si Isabelle Taourel voile les sources l’alimentant tout comme l’endroit où il se jette, c’est qu’elle concentre notre attention aussi bien sur ses irrégularités que sur ses terres environnantes. Du débit dont par endroits nous relevons les élargissements et les touffes de poils du pinceau, les virages et accélérations, nous sommes incapables de déterminer son type, si ce n’est que paradoxalement à parler d’eau tout semble bien sec. Et alors, au milieu de cette matière noire qui remplit le papier, coule le vide, et vitalise dans sa suite ce chenal absent.    

   

Fail, Techniques mixtes sur papier, 15,5 x 22 cm – Courtesy Mise en Œuvre

 

Quand la bande-dessinée se fait grand format, que reste-il des images et de leur narration ? Dans le panorama de Quentin Chaudat, la ligne est claire autant que l’encre qui la constitue gradue par endroits ses fumées. Tout s’affaire à la précision, du point de fuite central au bâtiment parsemant l’horizon. Et là, entre accident et jeu d’enfant, entre catastrophe sonore et imagination silencieuse, la séquence fait se dialoguer entre eux les contraires dans une poétique aussi sereine qu’elle se veut brutale.

   

Sans titre, 2014, Encre de Chine sur papier, 300 x 80 cm – Courtesy BAB’s Galerie

 

Du cèdre majestueux, Siméon Colin en retient la cime étalée dont la superficie occupe l’ensemble du papier. A première vue naturaliste, il n’est pas dit avec certitude que cette étude nous informe avec précision sur les particularités de son espèce. Peut-être parce qu’à s’amouracher de la forme tabulaire de ses branches, de la souplesse de ses feuilles, ce conifère inviterait plus à la rêverie qu’à l’observation. Une rêverie du repos où, une fois lové à ses pieds, le grand arbre par ses balancements apaisants faciliterait l’arrivée du sommeil.   

   

Cèdre fragment, Encre de Chine, 115 x80 cm – Courtesy de l’artiste et Galerie Cyal

 

Drawing Now - Extraits choisis

 

Semblable à une lunette astronomique, le tube de Céline Fumaroli ne permet pas pour autant d’obtenir une vision rapprochée des objets du ciel. C’est à l’intérieur même du dispositif que sont concentrées les images, que les lentilles espacées les unes des autres formulent le dessin. Si la nature de ces micro-organismes demeure incertaine, la lumière au loin permet tout du moins d’éclairer leur cheminement dans ce cylindre de bois. Aussi bien mises en évidence qu’elles prêtent à leur spéculation, ces petites choses à observer relèvent tout autant de l’optique que de l’invention graphique.

   

La Traversée, 2015, tube de 25 m de long, diamètre du tube 25 cm, hauteur de la structure environ 13 m – Courtesy Galerie Modulab

 

Quand la radiographie devient support au mysticisme. C’est qu’Eric Benetto use des contrastes de son imagerie première pour mieux revenir dessus à l’encre. Et là, entre rayons gamma et autres traversées anatomiques, une multitude de symboles aussi lumineux qu’énigmatiques se présentent à nous. Reste à l’œil d’étudier, de détailler, pour peut-être cerner parmi ces accouplements de matière et surface une image à interpréter.

   

Sans titre, 2010, encre de chine sur radios médicales, 156 x62 cm – Courtesy Christian Berst art brut

 

Chez Fritz Panzer, la ligne prend corps dans l’espace via un fil de fer. Aussi résistant en traction qu’il est déformable, ce métal dessine tour à tour objets du quotidien et autres univers familiers. Comme pour nous rappeler ses propriétés, il ne figure néanmoins pas totalement son sujet. C’est qu’il y a là aussi bien une trace tangible à situer qu’une volonté de fuite. Jamais le matériau n’apparaît réellement figé, jamais le matériau ne termine son ouvrage, et toujours dans sa course il résiste à la tentation de se poser quelque part, et les objets de leur côté de correspondre strictement à leur signification.

   

Little box, 2015, sculpture en fil de fer, environ 10 cm – Courtesy de l’artiste et Galerie Alberta Pane

 

Comme pour nous rappeler que le dessin n’est pas qu’affaire de mine et papier, Gabriel Leger s’empare du pétrole et de ses propriétés pour réaliser ses icebergs. Chemin faisant, le bloc de glace dont il est question s’émancipe de toute classification. Ses nuances dorées ne nous renseignent pas non plus sur son ancienneté, encore moins sur la nature des éventuelles roches qui se seraient greffées à l’ensemble. Sans doute est-ce là que l’imagination de la matière porte à faire évoluer son medium : quand la masse présente sous nos yeux élargi l’horizon de ses parties visibles.

   

Ice Age, 2016, 24 x 34cm, bitume-essence sur Mylar – Courtesy Gabriel Leger et Galerie Sator

 

Autre dorure, autre composition. Chez Jane Hammond, c’est dans la multitude des objets, dans la multitude de leur matériau, qu’il y a présence de dessin. Face à ce rassemblement en grand nombre d’êtres et de choses entremêlées les unes aux autres, l’œil est invité à transiter, faire communiquer toutes ces éléments sans jamais s’arrêter outre mesure. C’est que de l’oie ou de l’éventail, des dés ou de la casserole, il y a là à susciter notre vision autant qu’à provoquer une heureuse rencontre, comme une festivité en continue, où tout est à considérer au même titre.

   

Loose Tapestry of Daily Life Compass, 2013, Encre et feuille d’argent sur papiers variés, 1065 x 91 x 75 cm 

Courtesy Jane Hammond et Galerie Lelong

 

Comment se présente à nous le dessin ? De quelle manière prend-il en compte son champ d’exposition ? Pour Marthe Krüger, le papier doit s’enrouler à ses extrémités, quand les bois qui l’accompagnent ne sont pas disposés sur une étagère juste devant lui. Si la composition reste accolée au mur, elle s’autorise néanmoins une certaine distance, une certaine autonomie de ses éléments qui ne se contentent plus d’être contenus là, dans leur espace attribué. Dès lors que le papier se replie sur lui-même, que les figures lui échappent pour se poser ailleurs, alors peut-être faut-il reconsidérer notre rapport au support, reconsidérer notre rapport à l’objet. Un acte a priori minime, mais qui en dit long sur les évolutions possibles de l’installation.  

   

Volte, 2013, installation in situ, bois, graphite, papier, impression sur Alu-Dibond, 450 x 300 cm 

Courtesy PA I Plateforme de création contemporaine

 

Suffisamment rare pour ne pas passer inaperçue, la vidéo de Nemanja Nikolic ne compte pas uniquement sur son medium pour faire vivre son dessin. En parallèle à l’animation, c’est tout un pan de mur qui révélait autant sa narration qu’il proposait en même temps une relecture du dispositif : la course d’un homme en costume, page après page d’un livre. Bien plus qu’une volonté didactique, c’est la rencontre entre le noir du dessin et le noir de l’écriture qui importe. Où les deux cohabitent ensemble autant qu’ils s’échangent premier rôle et décor, plan et cadrage.   

   

Panic Book, Video, 2015, Son, 5mn 48 – Courtesy Galerie Dix9 Hélène Lacharmoise

 

Mathieu Lelièvre

 

Pour en savoir plus

DDessin

Drawing Now

 



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